Perdre un époux ou une épouse laisse une empreinte qui ne s'efface pas — et qui n'a pas à s'effacer pour qu'un nouveau chapitre commence. C'est probablement la chose la plus importante à poser d'emblée : se remarier n'est pas tourner la page, c'est en ouvrir une autre dans le même livre.
Le deuil est reconnu, pas nié
L'islam ne demande pas d'impassibilité. À la mort de son fils Ibrâhîm, le Prophète ﷺ pleura, et dit : « L'œil pleure, le cœur s'attriste, et nous ne disons que ce qui satisfait notre Seigneur » (al-Bukhârî, n° 1303). La tristesse exprimée n'est pas un défaut de foi.
Le Coran range la perte parmi les épreuves annoncées, et nomme la réponse : « Nous vous éprouverons certes par un peu de peur, de faim, et une diminution des biens, des personnes et des récoltes. Et fais la bonne annonce aux endurants, qui disent, quand un malheur les atteint : "Nous sommes à Allah et c'est à Lui que nous retournerons" » (Al-Baqara 2:155-156).
Une invocation, et ce qu'elle a produit
Umm Salama (RA) rapporte avoir entendu le Prophète ﷺ enseigner cette invocation à qui est frappé par un malheur :
« Nous sommes à Allah et c'est à Lui que nous retournerons. Ô Allah, récompense-moi dans mon épreuve et remplace-la pour moi par quelque chose de meilleur. »
Elle raconte l'avoir dite à la mort de son mari Abû Salama, tout en pensant : qui pourrait être meilleur qu'Abû Salama ? Elle la dit malgré tout. Elle épousa ensuite le Prophète ﷺ (Muslim, n° 918).
Ce récit est précieux parce qu'il ne demande pas de faire semblant. Umm Salama n'y croyait pas au moment où elle le disait. Elle l'a dit quand même.
Le cadre : la 'idda
Le délai de viduité de la veuve est fixé par le Coran à quatre mois et dix jours (Al-Baqara 2:234). Pour la femme enceinte, il court jusqu'à l'accouchement (At-Talâq 65:4).
Le Coran prévoit aussi, avec beaucoup de délicatesse, ce qui peut se dire pendant ce délai : « Nul péché ne vous sera reproché si vous faites allusion à une demande en mariage, ou si vous la tenez secrète en vous-mêmes (…) mais ne leur promettez rien secrètement » (Al-Baqara 2:235). Une intention peut donc être signifiée avec pudeur ; l'engagement, lui, attend le terme.
À noter : le deuil ritualisé pour un époux est de quatre mois et dix jours, alors qu'il est limité à trois jours pour tout autre défunt (al-Bukhârî, n° 5334 ; Muslim, n° 1486). La différence est significative — la loi elle-même reconnaît que cette perte-là n'est pas comparable aux autres.
Se réengager sans effacer
Quelques repères, issus de ce que rapportent le plus souvent les personnes concernées :
- **Le nouveau conjoint n'est pas un remplaçant.** Le présenter ainsi, même implicitement, est injuste pour lui et invivable à terme.
- **La mémoire n'est pas une infidélité.** Garder des photos, évoquer le défunt, honorer sa famille : cela se dit à l'avance et se comprend. Le Prophète ﷺ a lui-même continué d'honorer la mémoire et les proches de Khadija (RA) des années après sa mort (al-Bukhârî, n° 3818).
- **Les enfants ont leur propre calendrier.** Leur deuil n'avance pas au même rythme que celui de l'adulte. Les informer tôt, sans leur demander d'arbitrer.
- **Le patrimoine se clarifie.** Succession, pension de réversion, biens indivis, tutelle des enfants mineurs : ces questions se règlent avant, pas après.
- **Personne ne fixe votre délai.** Ni l'entourage qui trouve que « c'est trop tôt », ni celui qui trouve que « ça fait longtemps maintenant ».
Un droit, pas une concession
Le remariage des veuves est établi sans ambiguïté dans la tradition. Plusieurs épouses du Prophète ﷺ étaient veuves — Khadija (RA) elle-même l'était lors de leur union, comme l'étaient Umm Salama, Sawda et Hafsa (RA).
« À côté de la difficulté est, certes, une facilité » (Ash-Sharh 94:6).
Références
- Coran : Al-Baqara 2:155-156, 2:234, 2:235 ; At-Talâq 65:4 ; Ash-Sharh 94:6.
- Sahîh al-Bukhârî, n° 1303 (les larmes du Prophète ﷺ), n° 3818 (mémoire de Khadija), n° 5334 (durée du deuil).
- Sahîh Muslim, n° 918 (invocation d'Umm Salama) et n° 1486 (durée du deuil).
